Trois-Cœurs-Incandescents

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Trois Cœurs-Lumière pour percer les abysses
Trois Cœurs-de-Fer pour rendre la justice
Trois Cœurs-Sincères pour tirer les leçons
Trois Cœurs-de-Chair pour battre à l’unisson

 

Avant le commencement, le Noir régnait en maître. Rien ne diluait son encre, qui flottait en volutes jusqu’aux frontières du Connu. Les ténèbres étaient denses. En elles vibrait déjà le futur du monde.

Hors du Connu dormait Tako, et du fond de ses rêves, la Première des Pieuvres contemplait le Noir. Les ténèbres étaient nées de sa poche à encre : les admirer était son privilège. Jamais elle ne se lassait du spectacle qu’elles offraient.

Ainsi s’écoulèrent plusieurs éternités immobiles.

Mais alors que les siècles s’empilaient sur elle et formaient une vase sombre au-dessus de sa tête, Tako vit un jour son sommeil troublé par un songe qui la laissa perplexe. Le Noir remplissait toujours le Connu et Tako flottait en son centre, mais le rêve avait rompu le fil de sa tranquillité. Elle ne pouvait désormais plus penser qu’à cette chose qu’elle avait imaginée en songe : une simple goutte d’eau.

Repoussant l’encre du Noir, les tentacules de Tako aménagèrent un vide où les ténèbres ne règneraient plus. Ses Trois-Cœurs battirent à l’unisson, devinrent Incandescents et brûlèrent en elle comme lorsqu’autrefois le Noir avait été répandu sur ce qui est Connu ; car dans les Trois-Cœurs-Incandescents de Tako résidait la faculté de Créer.

La Première des Pieuvres combla les ténèbres avec la Goutte dont elle avait rêvé. Alors le Connu recula pour mieux l’admirer. Tako, satisfaite, mit à l’épreuve de ses sens la forme, la matière et le goût de son invention. Face à tant de beauté, une joie ineffable enflamma ses Trois-Cœurs-Incandescents : incapable de refermer les paupières, la Première des Pieuvres renonça au sommeil.

Plusieurs éternités s’étant encore écoulées, il arriva un jour où Tako, flottant seule au beau milieu du Noir, protégeant de ses tentacules sa Goutte bien-aimée, sentit un vide se creuser en elle : les Trois-Cœurs-Incandescents n’avaient rien fabriqué depuis trop longtemps.

Pour chasser la mélancolie, elle écarta le vide et tira du Noir une seconde Goutte en apparence identique à la précédente. La Première des Pieuvres en fut aussitôt soulagée. Décidée à les comparer pour convenir de la plus parfaite, elle les rapprocha l’une de l’autre, mais les Gouttes s’attirèrent et se fondirent en une seule. De surprise Tako fit claquer son bec, et les Trois-Cœurs-Incandescents battirent plus fort.

Investie d’un irrépressible élan, elle fabriqua une troisième Goutte.

Puis une quatrième et une cinquième.

Encore une autre, et encore une autre et ainsi de suite, plusieurs éternités durant.

Attirées l’une vers l’autre, ces nouvelles Gouttes fusionnaient avec la Goutte originelle, qui ne faisait que grossir.

Si son action avait un sens, celui-ci échappait à Tako. Mais la Première des Pieuvres savait qu’il s’agissait là de la bonne chose à faire. Dès lors, elle poursuivit sa tâche.

Mais arriva un jour où la Goutte fut trop grosse pour que Tako la garde au creux de ses tentacules. La Première des Pieuvres décida donc qu’il était temps de lui trouver un réceptacle. Mais pour la contenir, l’écrin devrait rester entier : il ne devrait pas se fondre en Elle.

Les Trois-Cœurs-Incandescents qui battaient en Tako tambourinèrent comme ils n’avaient jamais tambouriné, las qu’ils étaient de n’avoir donné naissance qu’à des Gouttes depuis tant d’éternités.

Avec Tako ils imaginèrent un grain de sable, qu’ils placèrent au centre de la Goutte. La Première des Pieuvres vit que le grain ne se fondait pas en Elle, et elle en éprouva un immense soulagement.

Agissant de concert, les Trois-Cœurs-Incandescents fabriquèrent des grains de sable plusieurs éternités durant, jusqu’à ce qu’ils soient suffisamment nombreux pour contenir la Goutte.

Tako tapissa de ce sable le fond du Connu et y déposa la Goutte, devenue si grosse qu’Elle l’emplit tout à fait. La Première des Pieuvres la baptisa Abysma, en hommage aux ténèbres qui lui avaient cédé la place.

On la connaît aujourd’hui sous le nom de Grand-Océan.

Abysma épousa les contours du Connu et dilua bientôt le Noir.

Tako, amoureuse de sa création, y plongea son corps formidable.

Elle découvrit alors comme il était bon de s’y mouvoir, d’y nager et de ne faire plus qu’un avec elle.

 

***

 

Le Grand-Océan n’était encore qu’eau et sable.

Tako, lasse des infinités, aimait se sentir étreinte dans l’étau de ses flots. La première des Pieuvres en concevait un grand réconfort. Mais les Trois-Cœurs-Incandescents n’en avaient pas terminé. Quatre éternités avaient à peine eu le temps de s’écouler que déjà se manifestait encore l’urgence de créer, comme une irrépressible fuite en avant.

D’abord Tako modela le sable au gré des mouvements de l’onde. Elle éleva des dunes et creusa des crevasses. Elle créa des gouffres desquels montaient la chaleur et la lumière premières. Elle laissa d’autres endroits bien plats pour mieux pouvoir s’y reposer, mais l’eau y était froide et sa peau frissonnait.

Tako assembla plusieurs grains de sable et vit qu’elle pouvait en faire des rochers. Elle en fabriqua d’abord des petits, puis de plus grands et enfin des gigantesques, dont elle parsema le Connu. Dans le plus grand d’entre eux elle creusa un trou et y établit sa tanière. Chaque fois qu’elle était fatiguée, la Première des Pieuvres s’y engouffrait, recroquevillait ses tentacules et se lovait dans les ténèbres. Ainsi se rappelait à elle l’époque où elle flottait à demi-vivante dans le Noir. Ce souvenir lui arrachait des soupirs de mélancolie et elle regrettait d’avoir gâché autant d’éternités à ne rien créer. Alors elle se remettait au travail.

De l’un de ses tentacules qu’elle sectionna de son bec, Tako créa une algue. Elle l’observa minutieusement, étudia sa danse, enfin décida qu’il s’agissait d’une bonne chose. Comme toutes les bonnes choses, elle la multiplia, et le Connu se piqueta d’algues de formes et de couleurs différentes. Tako aimait les sentir caresser son corps, tout comme elle aimait se cacher entre les rochers, et elle regretta bientôt de n’avoir personne avec qui partager ces joies simples.

Tako sectionna à nouveau le tentacule, qui avait entre-temps repoussé, puis le découpa en morceaux qu’elle mastiqua et recracha. De ses propres fragments, elle créa les mollusques. Tako les fit sans coquille, mais elle comprit vite qu’ils seraient trop fragiles pour survivre. Aussi la Première des Pieuvres s’arrangea-t-elle pour que ses premiers-nés se parent de pierre sitôt que leur corps mou toucherait le fond du Connu. Par la volonté de Tako, les mollusques se fabriquèrent une armure et investirent le Grand-Océan jusqu’à le tapisser, s’accrochant aux rochers et aux algues pour ne pas être entraînés par le courant.

Des fragments qu’il lui restait d’elle-même, Tako donna naissance aux poissons, qu’elle laissa se reproduire par leurs propres moyens - car elle avait pris soin de les doter des organes idoines.

Les poissons possédaient de magnifiques écailles et se mouvaient avec autant d’agilité que Tako dans le Grand-Océan, grâce à leurs nageoires et à leur queue plate. Certains poissons étaient immenses, d’autres minuscules, les uns se nourrissaient d’algues, d’autres de mollusques, les poissons à dents pointues mangeaient parfois d’autres poissons, certains vivaient en surface, près des frontières du Connu, d’autres se cantonnaient aux fonds sablonneux.

L’imagination de Tako ne connaissait aucune limite.

Et bientôt le Grand-Océan fut peuplé de millions de créatures.

Mais aucune ne ressemblait à Tako. Et la Première des Pieuvres sentait la solitude mordre ses intérieurs.

Aussi décida-t-elle de tirer du néant une nouvelle race qu’elle ferait à son image. Sachant qu’il repousserait, Tako arracha à son bulbe l’un des Trois-Cœurs-Incandescents et en aspira l’Énergie première. Ainsi pourrait-elle le modeler selon son désir.

Du Cœur-Incandescent devenu Cœur-Unique, Tako créa les pieuvres. Elle les fit nombreuses et s’assura qu’elles seraient plus vives et plus intelligentes que tous les poissons et que tous les mollusques réunis. Mais elle ne les dota que d’un seul cœur, pour que celles-ci lui demeurent fidèles - car elle avait baptisé ce Cœur » Loyauté et Adoration ».

Elle leur donna huit tentacules pour attraper leurs proies, et une poche à encre pour s’évanouir dans les ténèbres. Afin qu’elles puissent se nourrir, Tako créa aussi les crabes et les crustacés à partir des mollusques. En effet ces derniers étaient trop menus pour subvenir aux besoins des octopodes. La Première des Pieuvres offrit leurs pinces aux crabes pour qu’ils puissent se défendre, car elle avait à cœur de prôner justice et équité à travers le Connu.

L’un de ces crabes s’appelait Kani.

Kani possédait de grandes pinces et un corps massif, dur comme un rocher. Sa carapace était d’un bleu profond, dense comme l’encre de la Première des Pieuvres.

Et sa colère était sans fond.

Car Kani ne décolérait pas de n’avoir été créé que pour nourrir les pieuvres.

D’abord, Kani dévora tous les mollusques qu’il rencontra : il enfla tant et tant qu’il finit par devenir aussi gros que Tako. Puis il affuta le tranchant de ses pinces contre les plus solides rochers. Enfin, il endurcit ses mandibules pour être capable de fêler n’importe quelle carapace.

Un jour qu’il croisait par hasard le chemin de la Première des Pieuvres, cette dernière lui demanda : « Pourquoi es-tu si gros ? Je n’ai pas voulu cela. »

Inquiet, Kani répondit : « C’est parce que j’ai très faim. Toi, Tako, tu as créé les crabes avec un appétit dévorant. »

Soûle de lumière et de la caresse des courants chauds, Tako ne prêta pas l’oreille aux mensonges de la titanesque créature et passa son chemin.

Soulagé, le crabe reprit ses exercices.

Car en secret, Kani fomentait une révolte.

 

***

 

Le Grand-Océan avait fait le silence en lui-même.

Devenu pensait-il aussi fort - sinon plus - que Tako, Kani était maintenant gros comme une montagne. Et tandis que la Première des Pieuvres se reposait sous son rocher, Kani abattit l’une de ses titanesques pinces sur son refuge et le fracassa.

Surprise d’être confrontée à une si colossale créature, Tako ne reconnut pas le crabe dont elle avait autrefois remarqué la stature. Tout en lui était désormais monstrueux. La haine tordait ses pattes et ses mandibules vibrionnaient de colère.

« Nous, les crabes, ne sommes pas nés pour être mangés, mais pour régner sur le Connu », rugit Kani.

Le crabe se rua sur la pieuvre, et la pieuvre enroula ses tentacules autour de lui pour le maîtriser. La créature était incontrôlable et Tako crut qu’elle n’en viendrait jamais à bout. Mais la Première des Pieuvres était patiente : c’était là sa qualité première. Et le crabe, toujours fermement maintenu entre ses appendices, finit par montrer des signes de faiblesse. Mais Kani n’était pas prêt à rendre les armes. Car la colère qui bouillonnait sous sa carapace guidait ses pinces.

Tako se propulsa alors vers la surface en entraînant le traître dans son sillage. Un nuage d’encre masqua leur retraite aux yeux du Connu, et tandis qu’ils remontaient, le combat faisait rage entre les assaillants.

Sitôt qu’ils percèrent la surface du Connu, les Trois-Cœurs-Incandescents créèrent l’air et le ciel pour contenir l’espace du combat, puis les étoiles pour que Tako distingue les mouvements de son adversaire. Quand Tako et Kani touchèrent le plafond du ciel, ils retombèrent vers le Grand-Océan et les Trois-Cœurs-Incandescents fabriquèrent la terre à partir du fond du Connu. Là, les adversaires se livrèrent à un combat sans merci, qui dura si longtemps qu’aucun habitant du Connu ne vécut assez vieux pour assister à sa conclusion.

Pinces contre tentacules, bec contre mandibules, Tako et Kani mordaient, pinçaient, tordaient sans que l’un prenne le dessus sur l’autre.

Des siècles s’écoulèrent. Tako était fatiguée, Kani l’était autant, pourtant les combattants trouvaient toujours en eux l’ardeur du coup prochain. Pour combien de temps encore ?

La Première des Pieuvres eut alors une idée. Elle attrapa Kani par une patte, le souleva pour se garder de ses pinces cruelles, puis s’envola vers les étoiles jusqu’à ce qu’elle se trouve assez haute pour le relâcher. Kani rugit. Le crabe chuta longtemps, avant de se fracasser contre un rocher.

Brisé, Kani gisait ouvert et ne bougeait plus. Sa carapace avait perdu sa couleur : celle-ci s’était dissoute dans la terre. Elle donnerait un jour naissance à d’autres créatures habitées par la haine du Grand-Crabe.

L’armure de celui qui avait été autrefois le terrible Kani brillait d’une lumière pâle dont les reflets caressaient la crête des vagues.

« Le Connu te condamne à l’exil », dit Tako, épuisée mais victorieuse, « car le Grand-Océan ne saurait tolérer la moindre suprématie. »

Tako saisit le crabe réduit à l’impuissance et le projeta vers les étoiles où il se fondit, jusqu’à ne plus devenir qu’un rond de lumière dans le ciel. Puis, s’adressant au Connu, la Première des Pieuvres déclara : « Si les Trois-Cœurs-Incandescents doivent provoquer la colère et susciter l’envie, je n’habiterai plus le Grand-Océan, mais le ciel au-dessus des têtes. Je veillerai sur leur Création. Aussi je surveillerai Kani, car sa trahison ne doit pas être oubliée. Quand je dormirai, les Trois-Cœurs reposeront dans une cachette connue de moi seule. Aucun être vivant ne la trouvera jamais. C’est le prix de la paix. »

Les Trois-Cœurs-Incandescents irradièrent alors d’une lumière telle qu’elle chassa le miroitement de la carapace de Kani sur l’Océan froissé et illumina le Connu - ainsi que ce qui se trouvait désormais au-delà du Connu, mais que les créatures dans l’eau ne devaient jamais visiter. La Première des Pieuvres se roula en boule et s’éleva vers le zénith. Face à sa splendeur, les astres voilèrent leur éclat.

On peut encore admirer la pâle carapace de Kani tourner autour du Connu en un cercle infini, et ce pour toutes les éternités à venir. Mais on ne l’aperçoit que lorsque l’aveuglante splendeur des Trois-Cœurs-Incandescents de Tako ne la masque pas.

Le Grand-Océan connut la paix pendant six mille ans et personne ne revit Tako ailleurs qu’au plus haut du ciel. Sa retraite devait demeurer un mystère.

Mais pas pour l’éternité.

 

***

 

Les six mille ans écoulés, le sang qui coule dans les vagues du Connu décida que la Paix devait arriver à son terme.

Aussi jeta-t-il son dévolu sur la pieuvre Dorobō.

Dorobō était obsédé par les limites du Connu. Rongé par l’idée d’explorer le Grand-Océan et de lever le voile sur ses merveilles, il mangeait à peine et passait son temps à dormir pour mieux rêver. C’était, expliquait-il, sa manière de rendre hommage à Tako, car il délaissait volontiers son culte. Il était d’usage au sein du peuple-poulpe, chaque fois que Kani apparaissait rond au plus haut du ciel nocturne, d’offrir à l’esprit de Tako une carapace de crabe en la jetant dans un gouffre brûlant. Ce geste réveillait le souvenir des Trois-Cœurs-Incandescents qui inondent de lumière le Connu, et donnait de la force à la Première des Pieuvres dans son éternel voyage.

Mais Dorobō jugeait ce culte stupide. Il préférait, quand Tako atteignait le zénith, remonter à la surface. Là, il laissait les tentacules de lumière de la Première des Pieuvres réchauffer sa peau froide. Parfois il demeurait sur son rocher jusqu’à ce que Tako replonge dans le Grand-Océan. Là, il rêvait de l’endroit où elle se retirait pour reposer son aveuglant fardeau. Dorobō n’était pas un impie ; de fait, il respectait beaucoup trop Tako pour se livrer à des cérémonials qu’il estimait grotesques.

Dorobō finit par mettre ses plans à exécution. Profitant d’une nuit où Kani était absent du ciel, il faussa compagnie à sa communauté et partit seul explorer le Grand-Océan.

Son périple l’entraîna loin des pieuvres, là où s’ouvrent des gouffres si profonds qu’aucun tentacule n’en a jamais frôlé le relief. Il explora les récifs et les cités de corail, les champs d’algues éternelles et les déserts où rien ne pousse. Dorobō rencontra des monstres aux mâchoires gigantesques, des animaux longs comme les appendices du poulpe originel, des étoiles rouges à la chair succulente, des coquillages plus gros que lui qui voulurent le dévorer, des poissons tantôt étincelants, tantôt sombres et taciturnes, des titans dont la queue paraissait vouloir entraîner tout le Connu dans son sillage et de redoutables prédateurs dont les mâchoires claquaient à son passage. Le voyage était périlleux, et plus d’une fois Dorobō manqua d’y perdre la vie, mais il était excitant et pour rien au monde il n’y aurait mis un terme. Les pieuvres étaient idiotes : elles préféraient se cacher sous les algues ou se lover dans leurs tanières. Elles détestaient l’idée même d’aventure. Dorobō les moquait souvent en rêve.

Dorobō vit le monde. Toute sa vie, il explora les frontières du Connu. Malgré la solitude, il n’était pas triste.

Il n’avait qu’un regret : il avait beau avoir ratissé le Grand-Océan, jamais il n’avait trouvé la tanière de Tako.

Un soir qu’il était épuisé de son existence, Dorobō nagea jusqu’à la surface et admira le grand disque lumineux de Tako et de ses Trois-Cœurs-Incandescents qui disparaissait au loin sous la ligne d’horizon. Il pensa : « J’ai vu l’entièreté du Connu et j’ai chaque jour été subjugué par la beauté de Ta Création. J’ai bien vécu, je peux partir. J’aurais seulement voulu te remercier en personne. »

Sur ces mots, il vida son siphon et se laissa couler, prêt à mourir.

Dorobō plongea. Alors qu’il traversait un banc de poissons-miroirs, une mâchoire nerveuse lui arracha un tentacule. Il ne desserra pas le bec. Son temps était venu. Dorobō ferma les paupières et dériva sans chercher à connaître son ultime destination. Il savait qu’il pouvait être dévoré à tout moment. Son membre sectionné lui tirait des frissons de douleur, pourtant la mort se faisait attendre. Il dériva des heures, des jours entiers, et malgré la douleur s’émerveilla que les prédateurs l’épargnent. Mais Dorobō faisait confiance au Grand-Océan pour terminer ce qu’il avait commencé.

Alors qu’il se réveillait d’un demi-sommeil, Dorobō sentit une chaleur monter sous lui. Il pensa : « Me voici arrivé au terme de mon voyage », car il s’imaginait flotter vers un gouffre brûlant et savait que rien n’y pouvait survivre. Mais la curiosité le poussa à ouvrir les yeux.

La surprise le suffoqua.

Le corps brûlant de Tako, épuisé par son voyage quotidien, reposait sur le fond du Connu. Ses tentacules étaient si grands qu’ils s’étiraient jusqu’à l’horizon, plus loin que les yeux de Dorobō pouvaient distinguer, et se perdaient dans l’obscurité. Près de son bec, les Trois-Cœurs-Incandescents battaient à l’unisson : bien qu’au repos, ils illuminaient le Connu comme en plein jour et éblouissaient Dorobō.

« Vénéré Tako », pensa Dorobō saisi d’émerveillement.

« J’ai entendu ton appel », dit la Première des Pieuvres d’une voix lasse. « De là-haut, j’ai surveillé ton périple comme je surveille toute chose. Tes semblables ont une existence paresseuse. Jamais pieuvre n’a vécu comme tu as vécu. »

Constatant qu’un tentacule manquait à Dorobō, Tako entonna le chant de guérison qui réside dans le premier des Trois-Cœurs-Incandescents. Le membre sectionné repoussa aussitôt. Le voyageur, qui avait pris soin de graver le chant dans sa mémoire, fit jouer son appendice pour se convaincre qu’il était vrai. « Ô Tako, ta gloire est entière et tes Cœurs sont splendides et sincères. Je souhaitais redevenir sable, mais je consacrerai le temps qui m’est encore donné à me souvenir de ta magnificence et à partout raviver sa lumière. »

Tako cligna des paupières et disparut, comme s’il ne s’était jamais trouvé face à Dorobō. Pourtant, le membre repoussé prouvait que ce dernier n’avait pas rêvé. Fort de son souvenir, le voyageur se sentit investi d’une force nouvelle. Il ne devait à aucun prix laisser se perdre un pareil héritage.

Il rassembla son énergie et entama son dernier périple : celui qui le ramènerait chez lui.

 

***

 

Quand le vieux Dorobō fut de retour et qu’il raconta son périple aux autres pieuvres, celles-ci n’en voulurent pas croire un traître mot. Quand Dorobō évoqua sa rencontre avec la Première des Pieuvres, elles le traitèrent de fou, puis d’hérétique. Les plus jeunes n’avaient pas oublié les manquements du voyageur au culte de Tako. Dorobō montra son tentacule repoussé. On se moqua de lui. Qui aurait bien pu prêter foi à son récit ?

« Puisqu’il en est ainsi, que la plus forte d’entre vous m’affronte. Ainsi je vous prouverai que ce que j’ai dit est vrai. »

Un poulpe musculeux se détacha de la foule, prêt à relever le défi. Il était sans conteste plus fort que le voyageur, qui était vieux et fatigué, mais Dorobō savait que l’issue n’en serait que plus rapide. L’affrontement ne dura que le temps d’un claquement de mâchoire : le jeune poulpe, adroit et fort, ceintura Dorobō, le réduisit d’abord à l’impuissance et, d’un coup de bec, lui sectionna un tentacule. Estimant que le combat était arrivé à son terme, l’assaillant relâcha son étreinte.

« Regardez », dit Dorobō.

Le vieux poulpe chanta les mots de Tako. Aussitôt son tentacule repoussa.

Il dit : « Vous savez que j’ai parlé vrai. »

Les pieuvres, désormais convaincues, se confondirent en excuses et firent de Dorobō le Premier des Sages de leur communauté. Le voyageur raconta son aventure autant de fois qu’on le lui demanda et apprit aux pieuvres le chant sacré afin qu’elles puissent l’utiliser.

Bientôt le Grand-Océan bruissa des paroles de soin révélées par la Première des Pieuvres et la rumeur enfla : une pieuvre errante avait rencontré Tako et le divin octopode lui avait appris à chanter pour devenir invincible. Le récit fut déformé, donna naissance à des envies, des convoitises et agita la vase des vieilles rancœurs. Si Tako avait pu être trouvé une fois, cela signifiait qu’il pouvait être trouvé à nouveau. S’il pouvait être trouvé à nouveau, cela signifiait que les Trois-Cœurs-Incandescents avaient peut-être encore beaucoup à apprendre aux pieuvres. Les désirs ne manquaient pas. Certains envisageaient de contrôler les créatures des abysses, d’autres de s’élever hors de l’eau ou de vivre plusieurs éternités.

En tant que Premier des Sages, Dorobō donna la chasse à ces pensées futiles.

Mais il n’est de pire parasite qu’une idée, et Dorobō était vieux.

Quand Dorobō mourut, son corps fut offert au gouffre brûlant dédié à la Première des Pieuvres, en signe de déférence. Mais le Premier des Sages désormais disparu, il cessa de faire peser le poids de la culpabilité sur sa communauté. Les poulpes convinrent que Tako devait être retrouvée. On se mit au travail et on ratissa méthodiquement le fond du Connu.

Très vite, le bruit courut dans le Grand-Océan que des pieuvres recherchaient les Trois-Cœurs-Incandescents. Cette nouvelle attisa la colère des autres pieuvres, qui aussitôt se mirent elles aussi en quête de la Première des Pieuvres et de son précieux fardeau. Sous deux cycles de Kani, tous les poulpes du Connu se lancèrent dans la quête des Trois-Cœurs. Pris de frénésie, les octopodes palpèrent la moindre roche, écartèrent chaque algue, explorèrent la plus petite cavité. Et quand, après avoir examiné l’entièreté de la création de Tako, tous les poulpes se retrouvèrent au même endroit, sur la dernière portion de territoire qui n’avait pas été fouillée, chacun en déduisit que ce devait être ici que les Trois-Cœurs-Incandescents étaient dissimulés.

« Nous l’avons trouvé les premiers », dit une tribu. « Nous sommes les plus nombreux, les Trois-Cœurs nous reviennent de droit », répondit une autre. « Nous sommes les héritiers de Dorobō », affirmèrent ceux à qui le voyageur avait confié son secret. « Mais nous sommes les plus forts », dirent enfin les derniers, « et nous tuerons ceux qui essaieront de nous déposséder des Trois-Cœurs-Incandescents. »

La rage assombrissait l’esprit des pieuvres et plus rien ne la diluerait.

La guerre des poulpes commença. Le combat fut âpre et acharné, les becs claquèrent en se refermant sur les chairs déjà à vif, les tentacules s’enroulèrent autour des corps pour les broyer, s’emmêlèrent dans la bataille, et des nuages d’encre masquèrent bientôt la scène aux yeux du Connu. Le sang des pieuvres se mêla à l’Océan. Beaucoup moururent, et leurs corps démembrés s’enchevêtrèrent sur le fond du Connu.

Mais le sang attira alors une menace qu’aucun poulpe n’avait anticipée. Le fond du Connu gronda, trembla et se souleva : apparut alors une armée livide de crabes affamés qui se jeta sur les cadavres pour les dévorer. Les poulpes cessèrent de combattre pour assister, impuissants, au spectacle morbide qui s’offrait à leurs yeux. Les enfants de Kani, relégués dans les profondeurs de l’oubli et des fonds marins depuis l’exil de leur Père, étaient venus réclamer leur revanche.

Quand ils eurent dévoré les cadavres de tous ceux qui étaient tombés au combat, les crabes se tournèrent vers les survivants et papillonnèrent des mandibules : leur soif de sang était inextinguible et leur nombre était tel que le peuple-pieuvre n’avait aucune chance contre eux s’il restait déchiré.

« Montrons-nous unis face à l’adversaire, car la race des poulpes pourrait bien disparaître ce soir », dit une voix légère qui se perdit dans la multitude. Les pieuvres échangèrent des regards, mais aucune ne fut capable de déterminer d’où provenait ce conseil. « Nous ne vaincrons les fils de Kani que si nous œuvrons à l’unité », chanta de nouveau la mystérieuse voix. Il était désormais trop tard pour en trouver l’origine : les crabes tiraillés par la faim marchaient déjà sur eux.

Saisies d’un même élan, les pieuvres oublièrent leurs griefs pour additionner leurs forces contre les crabes, et ensemble elles vainquirent, non sans douleur ni sans perte, mais elles vainquirent, et les crabes retournèrent aux abysses d’où ils s’étaient arrachés.

Quand le combat fut terminé et que les blessés eurent été guéris grâce au chant de Tako, on chercha le poulpe qui avait prodigué l’heureux conseil d’union, en vain. Sans doute était-il mort dans la bataille.

« Les Trois-Cœurs reposent sûrement ici. Devons-nous les chercher ? » se demandèrent les pieuvres. Les survivants réfléchirent, mais convinrent qu’il était préférable de laisser les Trois-Cœurs-Incandescents là où ils se trouvaient, loin de la haine et de la discorde. Ceux de leur race formeraient désormais un peuple uni.

Alors que les poulpes allaient reprendre le chemin de leurs tanières, une voix s’éleva de la poussière du Connu. Les octopodes reconnurent celui qui avait appelé à l’union face aux crabes et se retournèrent, stupéfaits. Devant eux se tenait un poulpe minuscule de la couleur du ciel. Entre ses tentacules battaient les Trois-Cœurs-Incandescents. Chacun sut alors que se dressait face à lui l’incarnation de la Première des Pieuvres et détourna le regard.

Tako dit : « Désormais le peuple des pieuvres est uni. » Et les Trois-Cœurs-Incandescents battirent à l’unisson. « Le chant appris à Dorobō n’aurait jamais dû être répété. En lui résonne l’essence sacrée du Connu tout entier. Mais vous avez montré que le cœur des pieuvres déborde de courage. Soyez-en récompensés. »

Les pieuvres réunies autour de Tako sentirent alors non plus un seul, mais trois cœurs battre sous leur peau froide.

Tako dit : « Le premier cœur est Esprit de Création. C’est grâce à lui que j’ai fabriqué le Connu et ce qui se trouve hors du Connu. C’est en lui que naissent les rêves et les colères. Vous connaissez ses limites, avec lui comportez-vous en maîtres. »

Tako marqua un silence, puis reprit : « Le second cœur est Siège de Courage, car vous n’en avez pas manqué et n’en manquerez plus jamais. »

Tako poursuivit : « Le troisième cœur est Miroir du Passé. Il gardera le souvenir de vos exploits et le transmettra à chaque pieuvre qui naîtra. Ainsi perdureront mon histoire et celle de Dorobō, dans votre chair, intimement liée à elle. »

Tako conclut : « Ceci est mon cadeau. »

Les poulpes n’eurent pas le temps d’exprimer leur reconnaissance : dans un éclair couleur de crépuscule avait déjà disparu l’esprit de Tako.

Désormais dotées de trois cœurs, les pieuvres rejoignirent leurs tanières. De ce jour elles régnèrent sur le Connu non pas en maîtresses belliqueuses, mais en sentinelles discrètes. Car elles savaient qu’elles étaient dépositaires d’un héritage, celui de Tako, et que cet héritage était le don le plus précieux d’entre tous. À travers lui s’exprimait l’histoire d’un peuple.

Toutes les pieuvres savent que les histoires sont sacrées.